La sixième dimension: la dimension des papiers

Cette année je suis passée à deux doigts de me retrouver encore une fois sans papiers. Si vous n’avez pas envie de vous taper les 1700 mots que contient ce billet, allez directement à l’épilogue qui contient l’essence de ce que je raconte résumée en 300 mots.

Comme ma carte de séjour, ma carte d’immigrée, arrivait à expiration au mois de février j’avais décidé de prendre rendez-vous en novembre pour la renouveler.

J’allais presque me lancer des fleurs pour m’être prise à l’avance sauf qu’une fois toutes les données entrées dans le formulaire de prise de rendez-vous de la préfecture de police, je me suis aperçue qu’on ne me proposait que des rendez-vous en avril.

Donc en novembre on me proposait un rendez-vous en avril pour une carte qui expire en février. Joie!

Je me suis mise à chercher sur le site comment faire pour rester légale pendant cette période de carence : rien.

Désespérée, je me suis tournée vers Google et j’y ai appris que travailler sans carte de séjour valide peut mener à un licenciement pour faute grave sans indemnités, excluant aussi toute probabilité d’obtenir le chômage pour lequel j’ai cotisé.

J’étais sur le point de m’évanouir quand je suis enfin tombée sur un message d’un forum obscur où on mentionnait la possibilité d’obtenir un récépissé de carte de séjour afin de prolonger ses droits jusqu’au rendez-vous de renouvellement.

J’ai donc envoyé un mail à la préfecture de police afin de m’enquérir sur cette procédure, car elle n’apparaissait nulle part dans les textes sur les étrangers.

Je croyais avoir posé ma question assez clairement et fait usage d’assez de formules de politesse bien françaises pour avoir une réponse claire. Sans bonjour ni au revoir (ce qui équivaut à l’insulte suprême en France), on m’a répondu quelque chose complètement à côté de la plaque.

J’ai réécrit un message feintant avoir trouvé les informations données très pertinentes tout en réitérant ma question.

Toujours sans salutations, j’ai reçu une réponse à ma question me disant que je pouvais me rendre dans le centre pour étrangers du 14e arrondissement pour obtenir le fameux récépissé prolongeant la validité de ma carte de séjour.

>>> Avance rapide jusqu’à la semaine dernière  >>>

Afin de confirmer ce que l’on m’avait écrit la première fois, j’ai appelé la préfecture afin de m’assurer que la liste de documents nécessaires n’avait pas changé.

On m’a répondu que :

  • Maintenant je devais me rendre dans le 17e dès 9 h
  • Il fallait deux photos
  • Une preuve d’adresse
  • Mon passeport et ma carte de séjour

Comme je n’avais pas envie de prendre une journée de congé sans solde pour rien et que la préfecture de police a la fâcheuse habitude de changer d’adresse sans prévenir ou de demander des pièces justificatives ne se trouvant pas sur la liste initiale, j’ai demandé à Réjean de rappeler la préfecture.

On lui a répondu que :

  • Il fallait se rendre dans le 14e dès 8 h 30
  • Il fallait deux photos
  • Une attestation d’hébergement
  • Mon contrat de travail
  • Mon passeport et ma carte de séjour

Il y avait comme un petit problème… j’ai essayé de vérifier les informations sur le site de la préfecture de police, mais les deux adresses apparaissent toujours, c’était différent selon la page que l’on consultait. Donc j’ai rappelé une troisième fois et la dame m’a confirmé ce que la première m’avait dit et je décidé de la croire.

>>> Avance rapide jusqu’à cette semaine  >>>

Après une mauvaise nuit de sommeil certainement due au stress de la journée à venir, j’essayais de me mettre sur pied tant bien que mal à 6 h 30. Une fois mon petit déjeuner prit et me sentant d’attaque, je me suis étirée comme chaque matin.

Crrrrrrrrraque

Mon corps ne me portait plus, j’étais incapable de demander de l’aide et je me suis vautré tête première sur le divan dans une douleur atroce.

Une fois le pire passé, j’ai traîné ma carcasse au deuxième étage histoire d’engueuler Réjean de ne pas m’avoir aidée et d’accessoirement lui demander de m’aider à m’habiller. Je me suis brossé les dents de justesse, mais j’ai été incapable de brosser mes cheveux ou de me maquiller. Tant pis !

Réjean m’a demandé si je ne préférerais pas aller à l’hôpital :

Over my dead body

Il était déjà 7 h 40 quand nous sommes montés dans le métro.

Nous sommes arrivés dans le 17e à 8 h 15 pour attendre l’ouverture du merveilleux monde de la préfecture de police. La queue est déjà assez longue et on a entendu que le Monsieur occupant la troisième position était arrivé à 3 h du matin.

Comme d’habitude la queue était en fait un gros bazar diffus malgré l’initiative louable de monsieur #3 qui avait tenté d’établir une liste nominative par ordre d’arrivée. Il faut savoir qu’il y a tout le temps des gens qui se croient plus importants que les autres et qui resquillent ou il y en a d’autres qui monnaient leur place (100 € le ticket il paraît) ou d’autres qui ont une bande de copains qui vient les rejoindre après plusieurs heures d’attente ! Bref, il faut rester zen et surtout vigilant.

À 9 h 10 après avoir passé une heure dans le froid à 0 °C, le panneau lumineux « centre des étrangers » s’est allumé. La première personne a réussi à entrer dans le centre à 9 h 15. La queue a progressé très lentement, car il n’y avait qu’un seul policier affecté à fouiller les demandeurs de papiers.

À 9 h 45 j’étais enfin devant la porte. Le policier a dit à l’homme qui est devant moi qu’il était vraiment désolé, mais qu’il ne pouvait plus laisser entrer de gens, car la salle d’attente était pleine. Pour une fois, le policier avait l’air vraiment sincère et très humain.

Mes pieds étaient engourdis depuis longtemps et je peinais à réchauffer mes mains. En plus le froid me donnait envie de pipi et tout ce que je voyais à travers la fenêtre c’était une toilette hors service.

À 10 h une dame avec une poussette a décidé de se pointer à côté de moi afin de passer en priorité. Un peu du genre je me pointe une heure après l’ouverture, mais je n’ai pas envie de faire la queue comme vous les gueux qui attendent depuis deux heures. Comme en fait état Paul dans un billet de blogue, j’étais arrivée à un point où je n’avais plus aucune sollicitude pour la race humaine et en plus je la sentais mal cette dame alors je ne l’ai pas laissée s’approcher de la porte.

10 h 20, on nous a annoncé que quatre personnes pouvaient entrer dans le saint des saints. Le monsieur devant moi entra d’abord, le monsieur devant ou derrière moi (on a attendu côte à côte) m’a laissé passer, il est entré à ma suite et chicane entre la dame avec la poussette et le 4e monsieur.

C’est finalement la dame qui est entrée avec son enfant. Quelques minutes après son mari, arrive comme par hasard et passe devant tout le monde.

On m’a donné un ticket « vous avez deux personnes devant vous ».

Ben oui, les autres personnes attendaient pour autre chose, mais on ne nous a pas séparés dès l’arrivée même si nous nous étions beaucoup moins nombreux à venir pour un renouvellement de carte de séjour que pour une première demande ou une régularisation. Bref, la logistique n’est pas une invention française ni l’efficacité, car les fonctionnaires affectés au renouvellement se tournaient les pouces depuis 9 h du matin.

J’ai commencé à la faire la queue pour les toilettes, mais du coup je n’étais pas certaine d’avoir le temps d’y aller avant qu’on appelle mon numéro. Ouf j’ai eu le temps.

Je suis allée m’asseoir et j’ai commencé à ordonner mes papiers tranquillement. Quelques minutes ont passé et j’ai été tout de suite appelée. Même pas eu le temps de jouer au Nintendo, écouter mon iPod ni même d’ouvrir mon Times Magazine !

J’ai donné mes papiers au fonctionnaire devant moi. Elle les a regardés et tout semblait correct. J’en ai profité pour lui demander si elle pouvait me dire quels papiers j’aurai besoin à mon Rendez-Vous en avril, car ce n’est pas bien clair pour moi (et ça change tout le temps de toute façon).

Ha ben ça je ne peux pas vous dire, il va falloir passer à l’accueil !

Vu le nombre de personnes qui attendaient en bas ce n’était même pas la peine d’y penser.

Le portable de sa collègue d’en face a commencé à sonner, s’en suit une conversation comme si elles se trouvaient seules dans leur salle de repos. Je n’étais plus là, j’étais devenue invisible, peut-être happée par la sixième dimension?

Elle m’est revenue avec un récépissé qui me donne le droit d’exister et de ne pas me faire renvoyer de mon travail jusqu’à ma convocation en avril.

Seulement 3 h 30 d’attente, j’en sautais presque de joie. J’ai appelé immédiatement au travail pour les avertir que je venais travailler histoire de ne pas perdre ma journée entière.

J’étais presque dégoûtée de ne pas avoir eu l’occasion d’attendre plus longtemps à l’intérieur, car mon corps n’avait pas eu encore l’occasion de décongeler des trois heures d’attente à l’extérieur à 0 °C et le retour dans le froid fut douloureux.

Le froid m’a poursuivie toute la journée, ce n’est qu’à 18 h qu’il a arrêté de m’irradier… et que mon mal de dos est revenu.

>>>Prochain épisode en avril >>>

Akira fait pipi

>>>Epilogue >>>

Je sais que ces billets sur mes papiers sont habituellement longs et peut-être pas très intéressants pour les gens qui ne sont pas concernés par l’immigration.

Mais j’ai besoin de raconter ces péripéties sinistres, car quand je les raconte de vive voix, on me taxe souvent de fabuler voir de vouer une haine sans limites à la France (dixit mon beau-père).

Voyons, donc le système et ses merveilleux cerbères ne peuvent pas être mauvais, ça doit être toi le problème.

Suffit de lire les articles sur LeMonde.fr (ici, ici,) au sujet des (ex-) étudiants qui peinent à avoir leurs papiers malgré les démarches humiliantes auxquelles ils se sont pliés pour voir que je ne suis pas folle. Par contre difficile d’ignorer les commentaires des lecteurs qui rejettent la faute sur les étudiants qui ne doivent pas parler français, qui doivent travailler au noir, qui sont là seulement pour profiter du système…

Souvent on me fait la réflexion que ça ne devrait pas être pareil pour moi vu que je suis Canadienne. Désolée de vous décevoir, mais je suis dans le même bateau que les autres et puis je ne verrais pas pourquoi je devrais être sur une barque VIP. Il faut être dans une foule compacte devant la préfecture de police pour comprendre que les immigrants sont des gens normaux, qui me ressemblent et qui ressemblent aux gens qu’on croise quotidiennement.

Contrairement à la connerie populaire, peu d’immigrés vivent des aides sociales tout simplement parce qu’il serait très difficile pour nous de renouveler nos papiers si tel en était le cas. Bien sûr qu’il y a des cas comme ça, mais c’est une minorité.

Pour terminer, j’aimerais souligner que tous les gens qui sollicitent des cartes de séjour sont des êtres humains donc pas besoin de leur parler comme si c’était des chiens ou se comporter de façon inacceptable quand on est en première ligne du service à la clientèle aux immigrés.

21 Commentaires

  • Ouaip, l’administration française c’est vraiment une plaie! Par contre je peux te dire que dans toute la correspondance échangée entre le gouvernement canadien et moi lors de ma demande de permis provisoire de travail, puis de residence permanante, puis de nationalité canadienne, je n’ai JAMAIS eu de salutations ni au début ni à la fin des lettres! Même pour la convocation à la cérémonie de citoyenneté, il n’y a pas eu de « madame, monsieur » ni même de « félicitations » ou quoi que ce soit! Ca m’a beaucoup choqué. Par contre, je n’ai jamais eu de problèmes ou de questions en ce qui concerne les documents que je devais envoyer/apporter, c’était toujours très clair.

    J’espère que tout va bien se passer pour toi en avril!!

    • C’est peut-être une convention internationale sur la façon de s’adresser aux immigrés 😉

      Ca augure mal pour avril: on refuse de me dire quels papiers dont j’aurai besoin

  • Ah, la bureaucratie française! Si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer! C’est à la fois Escher, Kafka et Schoenberg, mélangé à une réalité sortant d’une horreur Lovecraftienne sans nom dans un perpétuel état d’incertitude d’Heisenberg. Les endroits, les papiers, les dates, les heures, il est impossible d’en connaître un en même temps que les autres, et si le bureaucrate ne vous regarde pas, vous n’existez pas!

  • Ma sœur est une des victimes de Guéant. Elle remballe ses affaires et rentre en Angola après 10 ans en France (elle est arrivée à 14 ans) parce que le premier emploi, mouais.
    Trop bien.
    (Bon moi, c’est une autre histoire, on repassera.)

    • Je ne m’imagine même pas combien ça doit être horrible d’être renvoyé dans son pays sans l’avoir choisi, de perdre tout ce que l’on a et devoir se reconstruire ailleurs 🙁

  • C’est cauchemardesque et kafkaïen ton histoire. L’horreur.

    Cela dit, je t’ai taguée pour un  »award ». Viens faire un tour sur mon blogue pour en savoir plus.

  • Ah les joies de cette foutue administration française ! C’est un cauchemar, voire un cancer ; je ne sais pas si même ceux qui y travaillent y comprennent quelques chose. Ça a été le choc à notre retour de Montréal, quand il a fallu se coltiner toutes les inscriptions, réouvrir nos droits à la sécu, trouver un appartement,… Un jour on nous disait quelque chose, le lendemain, cela n’avait plus rien à voir. À ce moment là, qu’est-ce que j’ai regretté Immigration Canada et la RAMQ !

    • La RAMQ c’est le paradis, à chaque fois que j’y suis allée ils étaient super compétents et informés.

      Je pense qu’un gros problème c’est que les gens qui sont en première ligne en ont souvent rien à foutre!

  • Je pense aussi que à l’extérieur de Paris (ou des grandes villes en général) doit aider au niveau paperasse. J’ai aussi eu la chance de m’être mariée en France, avec un Français, d’avoir eu un enfant en même temps, et que mon mari connaisse bien un des commissaires à Strasbourg (c’était son patron) puisque le gars des RG connaissaient ce fameux commissaire. Et pourtant, je me suis plusieurs fois plainte que les paperasses étaient chiantes, les rdv aussi… Mais je me rends compte que c’était rien à côté de ce que tu décris Cynthia.

    Je te souhaite que ça soit plus simple, je t’envoie plein de courage même si tu dois t’en crisser ben raide :oD mais bon, sache qu’un jour ça se calme et que tu as de moins en moins affaire avec les paperasses 🙂

    Bisous 🙂

    • Même dans le département juste à côté, dans le 92 c’est pas mal plus facile par contre dans le 93 c’est 500 fois pire!

      Je rêve de la carte de 10 ans 😉

  • Amen!
    J’ai également beaucoup de difficultés avec le système bureaucrate français. Je me suis mariée ici cet été (je sais, j’aime la torture) et à 1 journée du mariage, la préfecture m’appelle pour m’informer que mes papiers sont refusés et que le mariage est annulé. Je ne pense pas, ma p’tite dame! Il a fallu que je fasse des pieds et des mains et que je remercie le Saint-Ciel de vivre ailleurs qu’à Paris et d’avoir charmé le commis avec mon accent…

    Je m’embarque tranquillement dans les péripéties de la carte de séjour, et je dois avouer que je suis terrifiée !

    Beaucoup de gens pensent en effet qu’en étant Canadien, ça facilite nos démarches d’immigration. Pas du tout ! Celles de la naturalisation, oui, mais pas de la carte de séjour. Nous sommes dans le même bateau que les Congolais, ou, oserais-je le dire, les Algériens!

    Bon courage et tiens-nous au courant des développements!

    • WTF? Refuser les papiers à un jour du mariage, ça doit être le stresse!

      Les algériens ont de la chance en fait parce qu’ils ont des accords avec la France et ont droit à des régimes spéciaux.

  • Oui ben exit Paris et sa banlieue là, je parlais d’ailleurs en France 😀 Mais bon, c’est quand même bizarre de voir que la galère pour obtenir des papiers dépend du département 🙁 La loi et les papiers devraient être pareil pour tout le monde et partout en France, c’est quand même débile ça!

  • ton histoire fait peur, c’est un vrai cauchemar..je suis française et j’ai honte de ce que tu écris…
    (sais tu que nous sommes aussi soumis à ce genre de personnages pour d’autres paperasses bien françaises?? papiers de voiture ou d’identité?? )
    bonne semaine, j’espère que en avril tout « roulera »!

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