Les attentats de Paris: d’abord la stupeur et puis la vie

Après l'horreur, la stupeur: tour eiffel

Le vendredi 13 novembre, je suis sortie de mon cours du soir avant la fin parce que l’ordinateur sur lequel je travaillais avait irrémédiablement planté. J’ai hésité entre marcher jusque chez moi ou prendre le métro. Après tout, la durée du trajet est quasiment identique. Finalement, j’ai choisi de m’engouffrer dans le métro pour aller de Rambuteau à Belleville de peur de froisser les dessins qui encombraient mes mains. J’ai appelé Réjean vers 21 h 20 pour lui demander ce qu’il avait envie de manger, il était crevé et il préférait rester à la maison plutôt que de sortir. Quand je suis arrivée chez moi, je me suis effondrée sur le canapé en attendant que Réjean finisse de cuisiner le repas qu’il avait bricolé avec le peu d’aliments restant dans le frigo.

Le match France-Allemagne jouait à la télé et comme d’habitude le son caractéristique des retransmissions de parties de soccer m’irritait. Akira chouinait en grattant la fenêtre, mais on ne s’en est pas formalisé. J’ai proposé à Réjean de regarder Games of Thrones — saison 1, épisode 1. La série débute avec une scène de corps massacrés difficile à soutenir quand on est en train de manger, j’ai détourné les yeux et une notification sur mon iPad a attiré mon regard.

Le quotidien montréalais La Presse annonçait trente morts dans une attaque à Paris. Au diable l’épisode! on s’est jetés sur la télécommande pour arrêter notre série. La télévision est retombée sur le match de foot et nous étions incrédules de voir les deux équipes s’affronter comme si de rien n’était. Et si ce n’était qu’une mauvaise blague attribuable au fait que nous étions un vendredi treize? Je n’étais pas rassurée, nous avons basculé sur une chaîne d’information en continu.

Les images se sont mises à défiler et les paroles à débouler. Comme si apprendre que trente personnes avaient été assassinées n’était pas assez horrible, le bilan s’est très vite alourdi : d’une trentaine de victimes, on est passé à une soixante-dizaine et plus tard à 129 (malheureusement, ils ont aussi fait plusieurs centaines de blessés, dont certains dans un état grave). Les sirènes des véhicules d’urgence sifflaient dans la nuit rendant cette nouvelle encore plus tangible.

Bordel de fucking merde! Cent vingt-neuf personnes assassinées dans un pays qui n’est pas en guerre. Des gens me ressemblant en tout point, mais aussi à mes collègues ou à nos amis ou à leurs enfants qui après une semaine à travailler à la fac ou au bureau aiment profiter du bon temps dans un quartier où la diversité et la bonne humeur règnent.

Une partie des évènements s’étant déroulés à quelques coins de rue de chez moi, j’ai tout de suite mis un message sur Facebook et envoyé des SMS à mes parents pour dire que tout allait bien. J’ai appelé ma grand-mère qui adore regarder LCN (chaîne québécoise comme BFM) avant qu’elle ne soit trop stressée. Après, j’ai eu ma sœur qui est souvent venue à Paris et l’on a pleuré ensemble au téléphone. Avec Réjean, on a décidé de ne pas sortir Akira pour son dernier pipi comme les évènements avaient eu lieu tout près de chez nous et que nous ne savions pas s’il y avait des terroristes en cavale (il n’y en avait pas). Et puis j’ai flotté jusqu’à 4 h 30, incapable d’aller au lit.

Les jours après les attentats

Samedi, on s’est fait réveiller par le téléphone. Des gens qui s’étaient sans doute couchés avant que l’horreur ne survienne voulaient s’assurer que nous étions toujours vivants. J’aurais essayé de me rendormir, mais les sirènes au loin ont réussi à envahir ma tête. La gueule de bois avec un café à la main, j’interrompais le bruit de la télévision pour demander à Réjean s’il avait eu des nouvelles de tel ou telle. Cette fois-ci — à la différence des attentats de janvier ayant touché principalement la rédaction de Charlie Hebdo et un hypermarché cascher en périphérie — leur cible était n’importe qui et tout le monde à la fois.

J’ai fini par éteindre le téléviseur et sortir Akira, j’ai découvert les rues de mon quartier vides. Des chaises empilées sur les terrasses, des restaurants aux rideaux de fer restés clos et surtout ni rires ni bandes de potes en route pour une soirée. C’était d’une grande tristesse, mais en même temps tellement compréhensible, car j’étais la première à ne pas avoir le cœur à la fête.

Dimanche, les sirènes se sont faites plus discrètes et on a accueilli des amis à manger. Ça nous a permis de décrocher du téléviseur et des réseaux sociaux. La ville restait beaucoup plus calme qu’à son habitude, même les klaxons d’automobilistes frustrés se faisaient rares. Je n’avais toujours pas envie de m’aventurer loin de mon appartement, et ce malgré le soleil.

Et on retourne travailler

Lundi, j’ai été contente d’être forcée à reprendre le cours de la vie normale par le biais du travail. J’ai été triste de voir que le métro était plus vide qu’à l’habitude. Pour la première fois depuis très longtemps, je ne me suis pas fait bousculer par la foule sur les quais du métro Opéra. Le midi, j’ai eu un pincement au cœur en voyant les terrasses de la rue du Faubourg Saint-Honoré vides alors qu’elles arborent d’habitude un mélange étrange de professionnels de la mode et de touristes. Je sais que je ne devrais pas dire ça, mais j’ai été déçue de ne pas retrouver un certain niveau de « normalité » dans les rues.

À mesure que la journée avançait, les gens sont sortis de leur tanière et j’ai décidé de rentrer du travail à pied. Alors que je marchais vers l’est, les terrasses s’animaient — pas autant que d’habitude, mais ça faisait du bien de voir du monde. Je suis arrivée à la Place de République où une petite foule se pressait autour de la statue. Il y avait moins de gens qu’après les tueries de janvier dernier, mais le contexte est différent avec les rassemblements qui sont interdits pour le moment.

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Je suis restée sur cette grande place où les équipes de télévision du monde entier s’étaient réunies pour me recueillir un peu. J’ai suivi mes oreilles jusqu’à un chanteur aux paroles réconfortantes. Tous ensemble on a chanté, versé quelques larmes et je suis repartie.

Pour rentrer chez moi, plutôt que prendre le chemin le plus direct en passant par la Fontaine au Roi où le bar La Bonne Bière a été visé par une fusillade, j’ai fait un détour par Parmentier. Je n’étais pas encore prête à affronter cette réalité.

La vie continue à Paris

Je me suis laissé le temps de vivre intensément ce deuil. Oui, certains pourraient penser qu’une semaine c’est court, mais j’ai un désir d’exister qui se manifeste encore plus fortement qu’au mois de janvier. Je n’ai pas envie d’exister dans la peur bien que ça ne soit pas toujours facile avec les sirènes qui restent omniprésentes à Paris.

Il y a aussi beaucoup de commentateurs — sur de grandes tribunes ou en petits comités — qui ne se gênent pas pour avoir des discours anxiogènes. Même s’il faut parfois combattre ses instincts (le lezard brain de Dexter), j’ai décidé de continuer ma vie de façon normale : je prends le métro, je regarde les vitrines des grands magasins, je fais mes courses, vais voir des spectacles, etc. C’est plus facile à dire qu’à faire, car cette nuit, je me suis réveillée trois fois en sursaut, croyant avoir entendu des cliquetis d’armes à feu en train d’être chargées dans la rue.

Il y aura peut-être d’autres attaques, il n’y en aura peut-être pas. Tout ce que je sais c’est que je n’ai pas envie de vivre dans la peur… ni dans un état policier.

The show must go on…

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9 Commentaires

  • Ton témoignage m’a donné des frissons, il est vraiment juste. Je comprends complètement l’enchaînement de situations, de petite nouvelle à grosse nouvelle, en passant par tes réflexions. Courage.

    • Le moment le plus WTF a vraiment été d’apprendre qu’il y avait eu un attentat au Stade de France alors que la partie a continué d’être retransmise comme d’habitude!

  • Oui je pense que ce vendredi 13 novembre aura touché tout le monde, qu’on soit à Paris ou pas 🙁 Quand ça va s’arrêter?! Contente en tous cas que tu ailles bien Cynthia 🙂 Bisous

  • Très bel article… C’est difficile de trouver les mots, alors je te dirais juste que je te souhaite de retrouver le cours de ta vie normale…
    Pour TF1 qui continuait à diffuser le match, ils expliquent qu’ils ne voulaient pas créer un mouvement de panique encore plus important alors qu’il y avait encore peu d’informations. Finalement, je me dis que c’est peut-être mieux…
    Bises

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